Longtemps dans ma vie militante je me suis tu.
Je me suis tu parce qu’on me le demandait, mais je me suis aussi tu sans qu’on me le demande.
Je me suis tu pour des tas de « bonnes » raisons.
Pour ne pas diviser inutilement.
Parce que les camarades n’étaient pas prêts.
Pour ne pas fournir des armes à nos adversaires.
Parce que ce n’était pas le moment opportun et que nous avions d’autres priorités, mais je n’avais pas à m’inquiéter, nous verrions après.
Pour préserver l’unité dans une période décisive.
Je me suis même tu pour laisser « des ministres travailler ».
Je me suis aussi tu parce qu’il est souvent plus facile de se battre contre des ennemis que d’affronter ses amis
Je me suis tu également par crainte de ne pas être entendu
Mais qui n’en a pas fait autant ?
Aujourd’hui chacun peut mesurer les succès de nos silences.
Nous pouvons voir où en est l’unité, où en est l’espoir.
De nos camarades beaucoup sont partis, mais ceux qui restent sont-ils prêts ?
Nous avons encore des priorités et le moment opportuns se fait encore attendre, mais la période est tout aussi décisive et demain elle le sera encore plus.
En 1875 devait tenir à Gotha un congrès dont le projet était de faire l’union des différentes tendances du mouvement ouvrier allemand sur un programme. Ce programme fut transmis à Marx qui le jugea négativement. Les dirigeants du parti social-démocrate lui demandèrent instamment de ne pas rendre publique cette critique avec des arguments que nous connaissons tous. Marx se rangea à leur avis mais néanmoins rédigea une longue lettre dans laquelle il critique sévèrement ce programme, lettre qu’il termina par ces mots : « dicavi et salvavi animam meam », « j’ai parlé et j’ai sauvé mon âme ». Le congrès se tint dans l’enthousiasme des militants sans que qu’aucun ne soit informé des critiques de Marx.
Cette histoire à pourtant une suite. La lettre de Marx, connue aujourd’hui sous le nom de « Critique du programme de Ghota » fut publiée en 1895 alors que le parti social démocrate allemand s’apprêtait à adopter un nouveau programme au congrès d’Erfurt. Cette publication se fit à l’initiative d’Engels qui obligea le parti social à rendre publique cette critique. Le congrès d’Erfurt est considéré comme un succès pour la tendance marxiste.