Le cirque n’a jamais été, loin s’en faut, une forme de spectacle que j’apprécie particulièrement. Je ne suis sensible ni au brillant des strass ni à celui des paillettes et encore moins à celui de la musique qui souvent les accompagne, mais ce que je reproche le plus au cirque c’est de trop facilement tomber dans le travers du « toujours plus », toujours plus de paillettes, toujours plus de strass, toujours plus de frissons, comme si il était condamné à une course au sensationnel et aux records. Et puis est venu une sorte de renouveau, avec le dépouillement, la recherche d’une esthétique de préférence au cliquant et le cirque à recommencé à me plaire. Puis il y a peu je suis allé à une représentation proposée par des apprentis en fin de cycle de l’Ecole du cirque Annie Fratelinni installée à la Plaine Saint-Denis. Je dois dire que j’ai été impressionné par la maîtrise technique de ces jeunes artistes. Mais j’y ai fait une importante découverte. L’artiste de cirque ne se contentait plus de vouloir nous émerveiller, nous étonner, nous faire rêver, il avait en plus des choses à nous dire sur le temps, l’espace, l’avenir du monde, la condition humaine, il délivrait un message, et le numéro de cirque désormais contenait du concept. A vrai dire je n’en fut qu’à moitié étonné. Il est vrai qu’aujourd’hui le moindre restaurateur branché peut vous expliquer le concept de sa carte et le dernier des bistrotiers ne se contente plus de vous servir un café ou un demi mais vous offre en prime du concept. Le steak frittes ou le café conceptualisé est bien sûr vendu un peu plus cher que chez Ali lequel se contente de faire de la cuisine. J’avoue que frit, rissolé, mijoté, en infusion, dans une assiette, un verre ou une tasse, le concept peut ne pas être désagréable, distillé il peut même provoquer une certaine ivresse, mais cirquifié il devient parfaitement insipide.
Jusqu’à présent quand je voulais du concept je lisais Platon, Spinoza, Kant, voire même Hegel et je pouvais en avoir pour mon argent, avec en plus un certain plaisir, maintenant pour avoir du concept je peux aussi aller au cirque et là mon sentiment est que le concept sous la forme d’un trapèze est générateur d’un ennuis profond.
Que l’artiste de cirque puisse être un être pensant, qu’il ai une opinion sur le monde, je n’en ai jamais douté, mais lorsque je vais le voir dans l’exercice de son art ce n’est pas ce que je lui demande et ce que je vais chercher. Je ne lui reproche pas de vouloir donner un contenu à son numéro, mais de le faire de telle sorte que le message qu’il prétend délivrer paraisse plus important que le numéro lui-même, de tout faire pour que ce sens ne puisse échapper au spectateur, pour que ce dernier s’en pénètre, s’en imprègne au point qu’il en oublie qu’il assiste aussi à un numero de trapèze ou d’acrobatie. Les éclairages, les musiques, les postures tout est là pour dire, attention ! vous n’êtes pas en train d’assister à un banal numéro mais il y a là un sens profond que je vous invite à découvrir. Comme si distraire, donner du rêve était indigne d’un « véritable artiste ».