Ce mercredi soir France O diffusait un remarquable documentaire sur l’assassinat de Hemmet Till. Pendant l’été 1955 Hemmet, un jeune noir de Chicago, passe ses vacances chez son oncle dans le petite ville de Money dans l’état du Mississipi. Pour avoir soit-disant été insolent envers une femme blanche il sera enlevé et lynché par le mari et le beau frère. Lorsque son corps sera retrouvé il était à ce point mutilé que son oncle ne l’identifiera que grâce à la chevalière qu’il portait. Je ne vous ferais pas le récit de l’affaire, de l’exposition du corps par sa mère ni du procès à l’issue duquel les deux assassins furent acquittés. Je ne parlerais pas non plus de l’émotion qu’elle suscita dans le monde entier, ce fut pendant longtemp l’archétype du lynchage,ni de l’élan qu’il donna au mouvement pour les droits civique, 100 jours après une couturière de Montgomery en Alabama, madame Rosa Park en refusant de céder sa place dans un bus déclencha un mouvement qui allait transformer les USA.
Au delà de l’horreur du meurtre, du scandale de la parodie de procès, il y a quelques moments dans ce documentaire que je trouve particulièrement poignants, ce sont ceux qui nous rappelle que le lynchage d’Hemmet Till ne fut pas un coup de tonnerre dans un ciel tranquille et qui il n’avait pas habité Chicago cela serait resté un fait divers presque banal, pas quotidien toutefois, mais hebdomadaire puisque le nombre de lynchages recensés entre 1882 et 1968 s’élèverait à 4742, ce qui fait bien une moyenne de 55 par ans soit pratiquement un par semaine. Tous les prétextes sont bons et souvent les plus futiles. Les moments les plus chargés d’émotions, ceux où le cœur se serre sont ceux qui viennent nous rappeler cette terreur quotidienne dans laquelle vivaient les noirs du sud des USA. Un geste, un regard, un mot, pouvait valoir la torture et la mort. La mère d’Hemmet Till qui avait quitté le sud pour Chicago alors qu’elle était encore enfant au cours de son interview résume cela en une phrase terrible par sa simplicité et ce qu’elle implique : « Chicago c’était le paradis, nous pouvions marcher la tête haute ». Ce n’est pas une métaphore, cette phrase est à prendre dans son sens littéral, à Chicago en 1955 les noirs pouvaient vraiment marcher la tête haute. Il faut essayer de se représenter ce ce que cela peut être d’être dans l’obligation de passer sa vie à baisser la tête, à courber l’échine, non pas symboliquement mais réellement, à ne jamais lever les yeux sur son interlocuteur, à ne pouvoir dire autre chose que « oui m’sieur, oui m’dame, non m’sieur, non m’dame ». Cette simple phrase est lourde de sens, elle signifie qu’à cette époque, un noir dans le sud des USA était de sa naissance à sa mort, à chaque instant, à tout moment à la merci du premier crétin blanc venu, sans aucune échappatoire.
Un second témoignage illustre ce que pouvait être la profonde perversion de cette société sudiste, perversion qui n’atteignait pas que les noirs. Une vieille femme blanche raconte que lorsqu’elle appris la mort de son père, la première personne qu’elle rencontra en rentrant chez elle fut leur domestique noir. Elle se jeta dans ses bras en pleurant, et celui-ci la repoussa. Ce ne fut pas par inhumanité, mais par peur et pour se protéger de ce que lui-même risquait en simplement touchant une jeune femme blanche, même pour la consoler.