Des usages abusifs d'Albert Camus
Jeudi 26 novembre 2009De Léon Blum à Guy Môquet en passant par Jean Moulin, Marc Bloch ou Jean Jaurès, Nicolas Sarkozy nous a habitué à l’usage abusif et à la récupération de personnalités dans une stratégie qui relève du brouillage de symboles. Il récidive à l’occasion du centenaire de la naissance d’Albert Camus en proposant l’entrée de ce dernier au Panthéon. C’est sans doute en réponse à cette tentative qu’il y a peu Cabu publiait dans « Le Monde » une caricature sur laquelle on pouvait voir le président déclarant :« l’Etranger, je n’ai pas pu le lire, Besson vient de l’expulser ». Malheureusement au mieux, Cabu commet un énorme contresens, au pire, il se livre lui aussi au même usage abusif qu’il entend reprocher à Sarkozy. A part le titre le rapport entre le roman de Camus et le sort fait en France aux « sans papiers » échappera à quiconque à lu ce livre. Le roman de Camus n’a ni de loin ni de près rien à voir avec une quelconque politique de l’immigration et l’identité nationale, et l’étranger du titre n’est nullement une référence à une nationalité, mais désigne celui qui ne se conforme pas aux normes de la vie sociale. Cela pourrait être un contresens, mais je ne peut croire que Cabu n’ai pas lu « L’Etranger » qui fut un des livres cultes de sa génération, c’est donc en toute connaissance qu’il évoque ce titre et dès lors cela devient un usage abusif. On peut bien sûr penser qu’il ironise sur la culture littéraire de Sarkozy en lui prêtant ce contresens, mais cela ne peut être perçu que par ceux qui ont lu ce livre dont la lecture n’est pas plus obligatoire que celle de « La princesse de Clève », pour les autres, et il sont certainement nombreux même parmi les lecteurs du Monde, à avoir pris cette phrase au pied de la lettre.
C’est un usage abusif à plusieurs titres. Cabu en jouant sur le titre attribue à ce roman un sens qu’il ne peut avoir mais en plus annexe la figure de Camus dans un combat dont on cherchera en vain en quoi il pourrait être le sien. Préjuger aujourd’hui de ce que pourrait être les engagements de Camus, mort en 1960 restent de pures spéculations sans grand intérêt et il me navre que Cabu en la matière se livre aux mêmes pratiques, l’usage abusif, la récupération et le brouillage alors qu’il convient au contraire de les dévoiler.